PLACE CHARLES SURUGUE 

Jadis, au lieu d’un gracieux bassin surmonté de la statue de Cadet-Roussel, on voyait, en haut de la place, un sinistre pilori monté sur un appareil en charpente, dont l’aspect était peu pittoresque.

C’était une tourelle octogone, coiffée d’un toit en éteignoir. Sur la plate-forme, une roue horizontale percée de trous était portée sur un moyeu à pivot. Dans les trous on faisait entrer la tête et les mains du patient, on mettait la roue en mouvement, et le malheureux était ainsi montré circulairement et méthodiquement aux regards de la foule (Revue des deux Mondes, 15 juin 1868. — Cette description s’applique au pilori de Paris mais les détails des comptes du domaine prouvent que celui d’Auxerre était semblable.)

A côté s’élevait, lorsqu’il était nécessaire, une potence pour les exécutions capitales (Voyez les Comptes du domaine d’Auxerre, Archives de la Côte-d’Or, série B. En 1591, on éleva sur la place une potence à 4 branches). On le voit, nos aïeux aimaient les émotions fortes; et d’ailleurs ils y étaient habitués. On leur faisait toutefois grâce de la vue permanente des suppliciés, qu’on transportait aux Fourches-Brelon, au­dessus du faubourg Saint-Martin.

On appelait, ayant le XVe siècle, la place du Pilori, la place aux Pots, à cause de la nature des marchandises qui y étaient exposées en vente. L’établissement du pilori doit remonter très loin : en 1467, Jean Régnier le jeune, bailli d’Auxerre, comme son père le poète, possédait une maison devant le pilori ; elle lui venait de ses ancêtres et d’un autre Jean Régnier qui vivait en 1339 (Censier du Chapitre). En 1529, Germain Ferroul habitait une maison à deux étages devant le pilori.

La reconstruction du pilori eut lieu en 1510 « pour le bien de justice et faire correction des malfaiteurs, » dit agréablement le receveur des domaines (B. 26O4, Archives de la Côte d’Or).

On rouait et on brûlait aussi sur la place du Pilori ! (En 1512, on établit trois roues pour exécuter cinq individus; le bourreau était G. Dubuisson). Ces scènes étaient plus rares, mais se virent encore jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.

Lorsque le bassin de la fontaine fut établi, on lui fit place à côté des instruments de justice, ainsi que le représente le portraict de la ville, publié par Belleforest, en 1575.

La « harencherie » ou le marché aux harengs, se tenait du côté de la halle au blé ( actuellemment "La Poste"), et Agnès la Saunière y acheta une maison en 1295, moyennant 24 livres 7 sous (Cartulaire dis Pitancier de Saint-Germain, f° 5, et Livre de l’Hôtel Dieu de 1339).

Les fontaines. L’histoire des fontaines est remplie de vicissitudes, et elles ont toujours suivi, depuis leur établissement, la prospérité de la ville. Les finances sont-elles en bon état, les fontaines coulent abondamment ; la caisse est-elle au plus bas, les fontaines ne tardent pas à suivre cette voie; et si le vide persiste, c’en est fait de l’eau elles tarissent !

Le président Chardon, qui aimait son pays, a voulu montrer à ses concitoyens ce que leurs fontaines leur avaient coûté, et les causes de leur ruine répétée. Dans une Notice pleine de recherches, le savant magistrat, partisan des eaux de Vallan, nous apprend qu’en 1495 les habitants traitèrent avec le Commandeur d’Auxerre, possesseur de la terre de Vallan, pour l’acquisition d’une des sources qui existent dans la vallée au-dessus du village, et appelée la Fontaine Naudin, afin d’en amener les eaux à Auxerre, et d’avoir une ou plusieurs fontaines, « ainsi qu’il souloit d’ancienneté. »

Bientôt après les habitants passèrent un marché avec Jehan Michel, fontainier, qui se chargea d’amener les eaux de Vallan en la ville, moyennant 5 sous par toise. Il devait creuser la tranchée et y placer des tuyaux de chêne garnis de virolles de fer fournies par la ville. On fit en même temps une tour ou prison pour enfermer la fontaine; cet édifice octogone était à terrasse et décoré d’une balustrade (Archives de l’Yonne, Série E). Les eaux ne coulèrent jusqu’en 1580 que sur la place du Pilori.

Dès 1532, les tuyaux de bois avaient été remplacés par des tuyaux de terre qui coûtèrent 4000 livres; mais la mauvaise exécution de ces pièces les fit crever, et la ville fut privée d’eau. Les guerres civiles firent négliger le rétablissement des fontaines jusqu’en 1579. François Carrier, fontainier, entreprit alors, aux applaudissements du public, d’amener les eaux dans quatre endroits de la ville : à la Commanderie, sur la place du Pilori, devant l’Hôtel de ville et à la Croix-de-Pierre. Dès la fin de l’année 1580, les travaux étaient achevés; ils coûtèrent 4.700 écus d’or au soleil, soit plus de 30.000 francs de notre monnaie. Le bassin de la place du Pilori fut rapproché en face de la rue Saint-Eusèbe. Il était auparavant sur l’emplacement de la maison qui faisait le coin de la rue de la Fenerie et de la place (Inventaire des Archives de la ville, en 1574).

Les aqueducs étaient sujets à de fréquentes réparations, et souvent la ville était privée d’eau ; cependant l’utilité qu’on retirait de la source de Vallan faisait faire les plus grands sacrifices pour la conserver. Mais l’état de gêne dans lequel se trouva Auxerre après les guerres de la Ligue, fit négliger les eaux de Vallan jusqu’en 1647. A cette date, le Gouverneur du fait commun et les Echevins firent un marché avec le sieur d’Indinville, architecte, pour le rétablissement de la conduite d’eau. L’exécution ne répondit pas au projet, et on ne voit pas que l’entrepreneur ait amené les eaux autre part que sur la place du Pilori.

C’est la dernière fois qu’il est fait mention des eaux de Vallan jusqu’au milieu du XIXe siècle. Une autre fontaine, celle de Sainte-Geneviève, avait, dès 1644, attiré l’attention. Les Capucins jouissaient en abondance de l’eau de cette fontaine, ce qui excitait la jalousie des habitants. En 1668, ils furent obligés d’abandonner les deux tiers de la source à la ville, et l’année suivante on la vit jaillir sur la place du Pilori. Mais que de réparations les conduits en grès nécessitèrent ! On voit bien par là le peu d’avancement de l’art du fontainier. Le XVIIIe siècle est rempli de détails de travaux pour l’entretien des fontaines et pour leur amélioration.

En 1843, les eaux de Vallan, abandonnées depuis plus de 460 ans, attirèrent l’attention de MM. Sutil et Robillard, ingénieurs distingués en fonctions à Auxerre. Ceux-ci composèrent un projet pour la construction des aqueducs nécessaires au rétablissement de la fontaine Naudin jusqu’à la porte du Temple. Mais le chiffre, un peu élevé, qu’ils demandaient, arrêta bien vite les Auxerrois. Cependant M. Robillard étudia de nouveau la question en 1823, et le projet fut approuvé par l’administration supérieure. Le dernier mot des ingénieurs était 450.000 francs pour arriver à la distribution des eaux dans la ville ; après quelques tâtonnements, on recula encore et cette question des eaux de Vallan servit à alimenter l’antagonisme du conseil municipal, les uns voulant les faire venir, les autres voulant une pompe à feu. Enfin une heureuse solution fut trouvée. En 1850, un conseil municipal nouveau, voulant se signaler par quelque chose de durable, vota le rétablissement des eaux de Vallau. Le maire M. le Baron Martineau des Chesnez, avec la maturité et le coup d’œil du véritable administrateur, conduisit cette affaire à bonne fin, mais non sans de réelles difficultés financières, accrues encore par des obstacles imprévus arrivés au moment où il fallut dresser les projets de distribution des eaux; obstacles que M. Belgrand, alors ingénieur à Avallon, aida à lever avec empressement, en communiquant tous les plans des travaux analogues qu’il venait de faire dans cette dernière ville.

Un an après l’adjudication, les eaux coulèrent abondamment à Auxerre au mois d’octobre 1852, et cet important travail n’a pas coûté plus de 462.000 francs (Voyez Relation de la cérémonie religieuse et des réjouissances qui ont eu lieu dans la ville d’Auxerre, le 7 novembre 1852, â l’occasion du complet achèvement des travaux de dérivation des eaux de VaIlan, Perriquet, in 8° 4852).  

La fontaine de 1852 sera transférée en 1909 sur la place Saint-Nicolas où on peut encore la voir

La partie de la place qui regarde l’ouest était occupée, au XIVe siècle, par une espèce de halle ou l’on vendait la mercerie et l’épicerie le samedi, probablement même tout le côté de la rue actuelle du Temple jusqu’à la rue Martineau était ce qu’on appelait alors la rue de l’Espicerie et Mercerie (Inventaire de Saint-Eusèbe; — Comptes de l’Hôtel-Dieu, en 1440). Jean Rapine, maître d’hôtel du roi, obtint de Louis XI, en 1477, la permission de relever cette halle (Inventaire des Archives de la ville, t. Il) et sa fille, veuve de Guillaume Volant, la vendit aux habitants. Voici la description qu’elle se fait : « Etaux devant le pilori, tenant d’un long à la grande rue de la Draperie par laquelle on va du Pilori à Notre-Dame-la-d’Hors, d’autre part, à une rue par où l’on va du pilori à la rue de la Fourmy, et par devant à la rue du Pilori. »

Cette même place recevait encore les produits d’autres industries. Outre les changeurs, qui étaient au bout de la rue Saint-Eusèbe, les unctarii ou marchands de graisse en étaient voisins en 1219 (Cartulaire du Pitancier de Saint-Germain, f° 5). La halle où les marchands forains vendaient le pain, se trouvait au coin de droite de la rue de Saint-Eusèbe, aujourd’hui maison Bècle, chapelier, n° 15.

La halle aux cuirs, transportée sous le château par le comte Guillaume IV, en 1166 (Lebeuf), était également sur la place des Fontaines et du côté de la mercerie (Compte de l’Hôtel-Dieu de 1440). L’Hôtel-Dieu y possédait plusieurs étaux. Elle occupait l’emplacement de la balle au blé.

Halle au blé. Le marché aux grains se tint, jusqu’au commencement du XVIIIe siècle, sur la place de Saint-Eusèbe. Ce n’est qu’à cette époque qu’ont été construites les halles, rustique et étroit édifice, élevé sur l’emplacement d’un jeu  de courte paume.

On lisait au-dessus de la porte de la halle ces mots, qui rappelaient la propriété de l’Hôtel-Dieu :

HALLE AV BLED

DE

L’HOTEL-DIEV.

1708.

  Les administrateurs de cette maison firent reconstruire cette halle en 1727, avec les deniers de l’établissement. On employa à ces travaux des capitaux de rentes remboursées, et, en compensation, l’Hôtel-Dieu obtint des droits sur les grains vendus par les marchands forains seulement, savoir, sur chaque bichet de blé 4 deniers, et sur chaque bichet d’orge et d’avoine 2 deniers, et pour la garde de chaque sac de 3 à 4 bichets invendu, 1 sou. Les habitants de la ville furent exemptés de ce droit (Archives de la ville, pièces sur l’Hôtel-Dieu, N° 149, 150).

Mais, antérieurement à cet établissement, le commerce des grains n’était pas exempt de taxes. Le droit de minage s’était prélevé dès le XlIe siècle ; et c’était une branche importante des revenus des comtes. Ils l’aliénèrent peu à peu, et en outre plusieurs communautés religieuses, telles que le Chapitre Saint-Etienne et d’abbaye de Pontigny, en étaient exemptés. Une transaction du 30 mai 1347, passée entre le comte Jean III de Chalon, l’évêque et le Chapitre, porte que le Chapitre se servait dans l’étendue de son cloître de mesures à grains particulières, à l’exclusion de celles du comte; il en était de même dans le cloître de Notre-Dame-la-d’Hors (Archives du département. Fonds du Chapitre, droit sur le minage).

Le Chapitre de Saint-Etienne devint propriétaire d’une partie du droit de minage, qui était un fief relevant du roi à cause de son comté d’Auxerre, par la donation que lui en fit le neveu de l’évêque Pierre de Longueil, en 1478, pour acquitter la fondation d’une messe quotidienne faite par ce dernier. Cette partie du minage consistait en 13 livres de rente, 87 bichets de blé froment, et 76 bichets d’avoine.

L’évêque avait acheté ce revenu en 1444, de Gauthier de Corguilleray, écuyer.

Une autre partie importante du droit de minage appartenait, en 1622, à M. le président Séguier, qui la donna à l’hôpital des Cent-Filles de la Miséricorde de Paris, lorsqu’il fonda cet établissement. Des lettres patentes de janvier 1623 et de juin 1659 ont confirmé ce don.

L’hôpital abandonna ses droits de minage aux maire et gouverneur du fait commun de la ville, en 1694, moyennant une rente annuelle de 2.000 livres, outre les exemptions et redevances dont nous avons parlé plus haut. Par ce moyen la ville disposa, sans contrôle gênant, de la police des grains. On voit, par un des derniers baux de 1782, que le droit de minage était du quarantième des quantités ven­dues au marché.

La révolution a supprimé le droit de minage, mais l’Hôtel-Dieu d’Auxerre avait conservé la propriété de la halle jusqu’au milieu du XIXe siècle

En creusant les fondations de la halle, rebâtie en 1859, on a trouvé un cellier ou cave formant parallèllogramme rectangle de 39 mètres 60 de longueur sur 40 mètres de largeur; la hauteur devait être de 5 mètres. Ce vaste édifice était formé de trois nefs à voûtes ogives à nervures chanfreinées, retombant sur deux rangs de piliers. Les murs d’enceinte avaient conservé les consoles ou culs-de­lampe recevant la retombée des voûtes détruites. Tout porte à attribuer cette construction à la fin du XIIe siècle. C’était probablement une cave destinée aux vins de l’Étape-aux-vins, dont le marché se tenait sur la place Charles Lepère (Voyez Mémoire sur un cellier monumental, etc., par M. Challe, Bulletin de ta Société des sciences, an 1859).  

En 1909, la halle fit place à l'actuel hôtel de la poste. Le commerce des grains l'avait depuis longtemps déserté et elle ne servait plus qu'à des bals et des remises de prix. On l'utilisait aussi comme atelier pour des parties illuminées

Le côté de la place qui fait l’angle de la rue Paul Bert et de celle du Temple présentait encore, en 1756, un aspect tout à fait moyen-âge. Les maisons appartenant alors MM. Baudelot père et fils, occupées en 1869 par M. Aguiré et formant le n° 6, étaient un saillie et supportées par sept piliers de bois faisant équerre, avec arcades et passage en dessous. La distance de ces piliers au bassin de la Fontaine était seulement de 24 pieds, et la circulation des voitures était fort difficile; la ville ordonna pour ce motif  leur démolition.

La place du Pilori puis des grandes fontaines prit le nom de place Charles Surugue en 1921. Charles surugue, doyen des poilus, maire d'Auxerre se signala par ses réalisations en matières d'urbanisme.

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